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Les développeurs sont-ils des Morlocks?

Il existe une très grande disproportion entre l'importance croissante des métiers du logiciel dans la société, et l'attention qu'on porte à ces métiers dans le discours public.

(Les métiers du logiciel, c'est au sens large toutes les activités spécialisées qui tournent autour de la production de logiciel ou de systèmes à base de logiciel: les développeurs évidemment, puisqu'ils sont directement responsables de la création du "matériau" logiciel, mais également les testeurs, les ergonomes, les "exploitants"... Dans ce qui suit j'utiliserai le mot "programmeur" exclusivement mais c'est à tous ces métiers que je pense.)

Les technologies logicielles sont très récentes, les mots pour les désigner ("software") ne remontent qu'à la fin des années 50 (en France on invente "logiciel" en 70 et il devient officiel dix ans après). Pourtant elles se son répandues jusqu'à l'ubiquité, ou presque. Comptez le nombre d'actes quotidiens que vous effectuez chaque jour qui ne sont possibles que grâce aux créations d'un programmeur: connaissez-vous beaucoup de métiers à ce point indispensables?

Pourtant les programmeurs sont quasi-invisibles: on n'en parle jamais, ou très rarement, me semble-t-il, dans "les média" - journaux, télévision ou radio - destinés au grand public. (Si vous n'êtes pas d'accord, par pitié, citez vos sources!)

On penserait presque aux Morlocks, les êtres souterrains que dévoile H.G. Wells dans La machine à remonter le temps. Le narrateur rencontre d'abord les Eloi, des créatures qui ont la beauté et l'innocence des enfants et vivent à l'abri de tout souci matériel; mais cette situation paradisiaque n'est possible que grâce au travail invisible des Morlocks, indispensables mais dont on nie l'existence en raison du terrible prix de leurs services...

Non, on n'a jamais vu un développeur manger littéralement un utilisateur, mais je crois que nous payons de plus en plus nombreux un lourd tribut à ceux qui crééent les programmes sur lesquels notre quotidien s'appuie: le prix de la non-qualité, des frustrations perpétuelles devant la machine qui vient de "bouffer" un document qu'on a passé des heures à rédiger, des engins qui sont censés "parler" entre eux mais qui ne veulent pas se reconnaître, des téléphones qui "plantent" en milieu de conversation...

Mais aussi (et là on s'approche peut-être plus du destin des Eloi) des appareils médicaux qui irradient des patients, ou des ambulances qui n'arrivent pas à temps. Ces incidents graves font d'ailleurs partie des rares occasions où l'on parle brièvement de ce substrat invisible de la société moderne qu'est le logiciel.

Est-ce, d'ailleurs, à cause de la quasi-totale invisiblité de nos professions que l'éducation des programmeurs est à ce point déficiente? Ou bien est-ce parce que nous n'arrivons pas, justement, à exister en tant que professionnels qu'on ne parle pas de nous? Où est l'effet, et où est la cause?

3 commentaires:

Etienne Charignon a dit…

Le film "Social Network" n'est-il pas une manière de parler de ces fameux programmeurs ? Dans ce cas, peut-on vraiment dire qu'on ne parle par d'eux ?

Institut Agile a dit…

Oui, j'ai pensé à ce film en écrivant le billet. Je dois t'avouer que je ne l'ai pas (encore) vu.

C'est donc difficile de commenter, je ne sais pas notamment si le film insiste plus sur l'activité de programmation ou sur l'aspect "business", qui par contre n'est pas du tout absent des média: on nous parle assez souvent à la télé ou à la radio de Google, d'Apple, voire de Wikipedia (je me demande d'ailleurs dans quelle mesure le battage autour de Wikileaks entretient la confusion qui existait déjà sur la nature des Wiki dans l'esprit du grand public).

Mais il s'agit toujours de l'aspect extérieur de ces technologies, de leur impact économique ou sociétal, qui n'est visible précisément que parce qu'elles sont en décalage avec le quotidien. On ne parle jamais (ou, si TSN en parle, presque jamais) de ce que c'est que *fabriquer* du logiciel.

Il y a aussi des films ou des épisodes de série qui tournent autour du personnage du "hacker", mais c'est une caricature du programmeur, pas la réalité. En règle générale, à chaque fois qu'on montre un écran d'ordinateur dans un film et qu'il s'y passe quelque chose c'est ridiculement et grossièrement irréaliste: et encore il ne s'agit le plus souvent que *d'utilisation* d'un logiciel, plutôt que de sa création.

Sekonda a dit…

Neal Stephenson utilise aussi l'image des Morlocks dans son essai "In the Beginning... Was the Command Line" (voir http://en.wikipedia.org/wiki/Morlock#Morlocks_in_essays_and_other_nonfiction)

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