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Ingénieur en logiciel, un métier sans histoire?

Souvent, pour prendre du recul par rapport au monde du logiciel, je m'évade vers d'autres disciplines. Au cours de ces balades, le paysage m'étant par définition étranger, j'ai le loisir de me comporter en touriste, sans me sentir aggressé lorsqu'une de mes idées toutes faites, confrontée à la réalité locale, se retrouve bouleversée.

Parmi les guides que j'affectionne, Stephen Jay Gould était particulièrement doué pour emmener le lecteur dans un coin intéressant de son propre fief, la biologie et l'évolution. J'ai surtout apprécié dans ses écrits l'usage qu'il faisait de l'histoire des idées scientifiques. Il n'avait pas son pareil pour montrer comment, loin d'être un inexorable progrès comme peut le laisser croire certaines images d'Epinal, de nombreuses découvertes sont le fait de curieux renversements, et bien souvent la lecture qui en est faite finit elle aussi à l'envers de la réalité.

Dans Aux Racines du Temps, par exemple, Gould revient sur les portraits souvent dressés de trois acteurs importants dans l'estimation de l'âge de la Terre et des débuts du "temps géologique", un débat qui est un précurseur important à l'acceptation des théories de Darwin: pour que l'évolution puisse avoir lieu, il faut que nos origines remontent à bien plus que la période donnée par la Bible, à savoir quelques milliers d'années seulement.

L'image d'Epinal de ce débat est celle de deux héros (Hutton et Lyell) triomphant, grâce à leur lucidité scientifique et leur courage exemplaire, du rétrograde et fondamentaliste Thomas Burnet. Gould met en évidence l'inspiration véritable, fortement naturaliste, des arguments avancés par Burnet, la forte emprise idéologique sous laquelle Hutton formula les siens ou le scepticisme de Lyell vis-à-vis des idées de Darwin. Le travail de Gould est minutieusement documenté, étayé notamment par une lecture de première main des textes originaux, lesquels éclairent de façon implacable sur les motivations véritables des uns et des autres.

A lire Gould, on comprend qu'il faut se méfier d'une interprétation trop simpliste de l'histoire des idées. Plus nous travaillons dans le monde des idées, plus les idées peuvent exercer sur nous un contrôle d'autant plus fort et d'autant plus insidieux que nous en ignorons les origines.
C'est à ce stade que souvent, loin de rester de simples promenades, ces lectures me ramènent indirectement à mon propre métier.

Je me fais parfois la réflexion que notre profession tourne résolument le dos à sa propre histoire. Je ne prétends pas être particulièrement bon élève de ce point de vue, et lors de mes courtes études, l'histoire était parmi mes points faibles. Je manque sans doute cruellement de culture générale, mais au sein de ma propre profession, je me fais parfois l'impression du borgne au royaume des aveugles.

Ainsi des idées nous sont-elles présentées comme "neuves" et "révolutionnaires" alors que, pour qui s'est penché sur l'historique de la discipline, il ne s'agit que de réchauffé: des idées présentes dans tel ou tel dialecte de Lisp ou de Smalltalk depuis trente ou quarante ans. (Si vous ne me croyez pas, penchez-vous sur les comparaisons entre XML et les "s-expressions" ou entre la Programmation Orientée Aspects et les MOP ou Meta-Object Protocols.)

On pourrait aussi se demander combien, parmi ceux qui se réclament aujourd'hui du mouvement Agile, ont conscience de ses prédécesseurs, tels le RAD ou le Processus en Spirale dû à Barry Boehm. De façon générale, notre profession tend à considérer toute idée âge de plus de cinq ans comme obsolète et peu digne d'intérêt, et c'est sans doute en partie pour cela qu'on a parfois l'impression que notre industrie est aussi dominée par des cycles de mode que la haute couture.

Parmi les idées qui ont façonné les métiers du logiciel, une l'a fait de façon particulièrement forte et durable, l'idée du Génie Logiciel. Le logiciel relève-t-il vraiment d'une activité d'ingénieur? La question, lancinante, revient comme un serpent de mer dans les conférences consacrées au sujet, mais elle est rarement traitée sous un angle historique.

Au quotidien, trop rares sont ceux qui semblent conscients que le "logiciel" ayant lui-même une histoire d'à peine plus d'un demi-siècle, il a bien fallu inventer l'expression Génie Logiciel; que celle-ci ne va pas de soi, et que l'application des techniques de l'ingénieur au domaine du logiciel relève, non pas des lois de la nature, mais d'une décision à laquelle il a fallu rallier divers groupes: des militaires, des scientifiques, des groupes industriels.

Nous allons donc nous plonger dans la discrète histoire du Génie Logiciel. C'est une excursion qui a de quoi satisfaire les esprits curieux, même s'il devaient en ressortir plus convaincus que jamais de la pertinence de ce mariage. Mais nous verrons que cette histoire a de quoi alimenter bien des doutes...

2 commentaires:

Erwan Arzur a dit…

Interessant. Selon, moi, c'est bien parceque notre métier n'a pas une très longue histoire qu'il nous est si difficile de répondre à la question de savoir en combien de temps on peut réaliser tel ou tel projet, alors que n'importe quel bureau d'étude est capable de dire sans trop se tromper en combien de temps tel ou tel ouvrage d'art peut être construit ... la difficulté, c'est qu'il n'y a pas (quoique ...) de nombre d'or ou d'équivalent de la RDM en informatique :-)

Yota a dit…

Quand j'explique a des non informaticiens pourquoi nous (développeurs) sommes aussi mauvais pour livrer du logiciel, j'utilise 2 arguments :

1. la jeunesse de notre métier (50 ans) et des technos (ex: Python 22 ans, le web 15 ans...).

2. l'incroyable capacité de modélisation que nous pouvons produire, peut etre a la limite de nos capacités cognitives.

Ou est la vérité ? Surement quelques part entre les 2.

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