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Recherche: garder l'esprit critique

Merci à Claude d'avoir pris le temps d'une réponse point par point à mon billet précédent sur les "cinq défis". Le titre que j'avais initialement choisi était "Quelques lacunes persistantes", mais finalement il m'avait semblé plus constructif de le formuler comme une série d'objectifs à se donner.

Je trouve les réponses de Claude un peu optimistes. Certes, sur ces cinq points il existe des signes prometteurs. Mais ce qui m'intéresse c'est la "vélocité" observée dans la communauté pour y apporter des réponses complètes. Le boulet de la certification, voilà déjà plusieurs années que nous le traînons, et les choses n'évoluent pas dans un sens positif: nous avions jusqu'à présent une seule organisation proposant de la certification (la Scrum Alliance), il y en a maintenant deux depuis le départ de Ken Schwaber.

De même les progrès faits en matière de preuve empirique sont très, très insuffisants. Claude fournit un pointeur vers une présentation de Mike Cohn, sur les bénéfices mesurés des approches Agiles.

La première chose à observer c'est que s'intéresser uniquement aux bénéfices est en soi une approche biaisée! Faire de la recherche, c'est répondre à une question - "qu'est-ce qui change quand on introduit telle pratique, et pourquoi" - sans avoir écrit d'avance la réponse.

La présentation de Mike Cohn s'appuie sur plusieurs sources, dont plusieurs ont une validité d'emblée contestable: par exemple les questionnaires que fait circuler Scott Ambler, ou ceux de Version One (un éditeur d'outils de gestion de projet). J'ai eu l'occasion de discuter brièvement de ce sujet avec Scott à l'occasion d'Agile 2010, et il est le premier à le reconnaître: un questionnaire diffusé par Internet est totalement inadéquat pour mesurer l'effet réel des pratiques sur le terrain. Au mieux peut-on le considérer comme un sondage d'opinion, évaluant la popularité relative des pratiques Agiles parmi une population auto-sélectionnée de personnes s'intéressant déjà à ce sujet.

L'étude empirique la plus solide citée par Mike Cohn est celle de Michael Mah, "How Agile Projects Measure Up", basée sur une importante collecte de données terrain. La présentation de Mike Cohn reprend plusieurs graphes, apparemment issus de cette étude. Quand on y regarde de plus près, on s'aperçoit que la base de données évoquée par Michael Mah contient un total de 7500 projets. Impressionnant, certes... Mais sur ce nombre, seuls 23 sont des projets agiles! Et encore, on ne nous dit pas sur quels critères ces 23 ont été retenus parmi 7500 pour faire partie de ce lot, ni (ce qui est plus important) quel critère d'exclusion a permis d'écarter tous les autres. L'un de ces projets prétendument "Agile" mobilisait 1000 développeurs, ce qui laisse perplexe. Il me semble difficile de revendiquer une pertinence statistique pour un tel échantillon.

La présentation de Mike Cohn présente d'autres aspects troublants vis-à-vis de cette étude. Ainsi, page 5 apparaît un graphe opposant en abcisse la taille des projets, en ordonnée leur productivité. Ce graphe est tout simplement introuvable dans le rapport publié par Michael Mah: à tout le moins, le mécanisme de la citation, par lequel le discours scientifique permet de remonter aux sources et aux données originales, n'est pas utilisé correctement dans ce cas de figure.

Si nous citons des études scientifiques à l'appui de notre discours sur les méthodes agiles, il est important de ne pas nous laisser abuser par notre propre conviction. Nous devons être tout aussi critiques vis-à-vis des études qui font apparaître des résultats favorables que nous le sommes vis-à-vis de celles affichant des résultats négatifs, et nous devons nous intéresser également à chacune de ces deux catégories. Faute de quoi, nous ne sommes pas dans une approche empirique, mais tout simplement dans de la propagande.

1 commentaires:

Oaz a dit…

Le problème c'est la qualification de *scientifique* dans la plupart, pour ne pas dire la totalité, des études disponibles sur le sujet.

Il est difficile d'avoir la neutralité requise par la science lorsque l'on a un intérêt économique sur lequel les études en question peuvent avoir un impact.


"The first lesson that you must learn is that, when I call for statistics about the rate of infant mortality, what I want is proof that fewer babies died when I was Prime Minister than when anyone else was Prime Minister. That is a political statistic."
Winston Churchill

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